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Retour à la listeBIEN CONSCIENT DE L’ÉVOLUTION TRÈS RAPIDE DES DIFFÉRENTS OUTILS ÉMERGENTS DE L’INTELLIGENCE ARTIFICIELLE (IA) ET DES DISCUSSIONS EN COURS AU SEIN DES ORDRES PROFESSIONNELS, L’OBJECTIF PREMIER DE CET ARTICLE DE L’ORDRE DES ERGOTHÉRAPEUTES DU QUÉBEC (OEQ) EST DE PROPOSER DES PISTES DE RÉFLEXION POUR ENCADRER L’UTILISATION DE L’IA CHEZ LES ERGOTHÉRAPEUTES, ET CE AFIN D’ASSURER UNE INTÉGRATION RESPONSABLE ET ÉTHIQUE DE CES NOUVELLES TECHNOLOGIES EN COHÉRENCE AVEC LES OBLIGATIONS DÉONTOLOGIQUES.
L'IA connaît une expansion exponentielle dans de nombreux secteurs, et le domaine de la santé n’y échappe pas. Pour les ergothérapeutes, l’IA ouvre la voie à de nouvelles possibilités, pouvant offrir des outils innovants pour la planification de traitements, le suivi des patient(e)s, et même l’optimisation de certaines tâches administratives. Toutefois, son intégration dans la pratique professionnelle, tant au public qu’au privé, soulève des questions complexes en ce qui concerne le respect des normes professionnelles et déontologiques. À l’heure où les ergothérapeutes commencent à intégrer certaines de ces technologies dans leur quotidien, il devient essentiel de s’interroger sur les enjeux qui en découlent pour mieux les comprendre
L’OEQ, soucieux de protéger le public, l’intégrité de la profession et de garantir des soins de qualité, doit guider ses membres dans l’utilisation de ces outils issus de l’IA. L’intégration de l’IA dans le contexte de la pratique ergothérapique entraîne divers enjeux susceptibles d’affecter, à des degrés variables, plusieurs dimensions fondamentales de l’exercice professionnel. Parmi celles-ci, on retrouve notamment l’obligation de compétence, les exigences relatives à la formation, les considérations déontologiques, les modalités d’obtention du consentement, le respect du secret professionnel, la protection de la confidentialité des données, la responsabilité professionnelle ainsi que les obligations liées à la tenue de dossier.
Définition de l’intelligence artificielle
«Intelligence artificielle1»: tout système d’intelligence artificielle (ou système d’IA), cette dernière expression référant à un système automatisé qui, pour des objectifs explicites ou implicites, déduit, à partir d’entrées reçues, comment générer des résultats en sortie tels que des prévisions, des contenus, des recommandations ou des décisions qui peuvent influer sur des environnements physiques ou virtuels. Différents systèmes d’IA présentent des degrés variables d’autonomie et d’adaptabilité après déploiement.
Utilisation de l’IA par les ergothérapeutes
Bien que l’OEQ n’ait qu’un portrait partiel de l’utilisation des technologies de l’IA par ses membres, nul doute que son intérêt demeure grandissant autant sur le plan personnel que professionnel. Effectivement, les possibilités sont multiples et prometteuses pour bon nombre de professionnel(le)s, mais aussi pour ce qui concerne l’optimisation des tâches administratives en général. À titre d’exemple, dès 2021 un document de réflexion du Conseil Interprofessionnel du Québec (CIQ)2 mentionnait que 36% du temps consacré par un ergothérapeute était consacré à des tâches automatisables. En septembre 2024, La Presse3 recensait trois initiatives du réseau de la santé afin d’intégrer des outils d’IA facilitant notamment la rédaction de notes cliniques et optimisant les routes des infirmières au soutien à domicile. Récemment encore, le même média publiait un article4 concernant un projet ayant cours à l’Ordre des infirmières et infirmiers du Québec (OIIQ) et qui devait tester l’intégration d’un outil d’IA à l’inspection professionnelle en ayant pour objectif de faciliter la planification des inspections et de les prioriser. De son côté, l’OEQ a recensé un ensemble de questions voire de l’engouement chez ses membres en lien avec l’utilisation d’outils d’IA comme Chat GPT ou encore l’interface Plume IA devant faciliter la transcription et l’élaboration de notes au dossier. L’adoption de ces outils, malgré les perspectives qu’ils offrent, commandera de la part de l’ergothérapeute l’exercice d’une vigilance soutenue à l’égard du respect de ses obligations professionnelles et déontologiques.
Devoir de compétence
Le Code de déontologie des ergothérapeutes5 impose à chaque professionnel un devoir de compétence, obligeant ainsi ce dernier à maintenir et développer ses connaissances et ses habiletés en fonction des bonnes pratiques reconnues en ergothérapie, mais également en regard des évolutions de la pratique. Dans ce contexte, avoir recours à l’IA dans sa pratique professionnelle sous-entend également posséder les compétences nécessaires pour utiliser ces technologies de manière sûre et efficace. En effet, l’IA n’est pas un outil neutre, et son intégration dans les processus cliniques nécessite une compréhension suffisante de son fonctionnement, de ses limites et de ses applications spécifiques le cas échéant. Ainsi, il sera attendu que l’ergothérapeute puisse en comprendre les bases, notamment afin de demeurer vigilant quant à la présence de biais, de stéréotypes ou de préjugés lors de sa conception (c.-à-d. lors de l’entraînement des données) et pouvant influencer les résultats ou les recommandations générées par l’IA. De plus, l’ergothérapeute doit pouvoir user en tout temps de son jugement clinique pour apprécier si une recommandation émise est cohérente, pertinente, personnalisée et de qualité et ce, qu’elle soit générée par l’IA ou non. C’est d’ailleurs pour cette raison que le professionnel ou la professionnelle ne devrait jamais suivre aveuglément une recommandation issue d’une IA.
Ainsi, afin de maintenir à jour ses compétences et de s’assurer de pouvoir jeter un regard critique sur les recommandations des systèmes d’IA (SIA) qu’il ou elle utilise, l’ergothérapeute devrait pouvoir suivre des formations à ce sujet. Bien que d’autres professionnel(le)s puissent ne pas utiliser de SIA dans leur pratique professionnelle, nous pensons que même des formations générales abordant de près ou de loin l’IA et son utilisation seraient pertinentes afin de favoriser une meilleure littératie numérique chez les membres. À cet effet, et compte tenu de l’intérêt croissant pour l’utilisation de l’intelligence artificielle dans les pratiques professionnelles, il ne serait pas surprenant de voir l’offre de formation en la matière se développer de façon significative au cours des prochaines années. Nous invitons ainsi les ergothérapeutes à demeurer attentifs à ces possibilités de perfectionnement. D’ailleurs, l’Ordre des ergothérapeutes du Québec proposera une première formation sur le sujet le 13 novembre prochain, dans le cadre de son activité précolloque. Les inscriptions débuteront au mois de juin.
Consentement
Dans le cadre de l’utilisation d’un SIA, le consentement éclairé de la patientèle représente un enjeu fondamental. Le Code de déontologie des ergothérapeutes stipule clairement que les professionnel(le)s doivent obtenir le consentement libre et éclairé des patient(e)s avant d’entreprendre tout acte, y compris l’utilisation éventuelle de nouvelles technologies comme l’IA. Toutefois, il importe de préciser que l’obtention d’un consentement spécifique ici vise la situation où l’ergothérapeute recueille auprès d’un patient(e) des renseignements confidentiels et personnels destinés à alimenter un SIA, de façon immédiate ou probable. Ainsi, l’ergothérapeute voulant utiliser un outil IA (p. ex. ChatGPT) afin de reformuler une phrase pour sa tenue de dossier n’aura pas à obtenir un consentement en ce sens à condition qu’il n’y intègre pas de renseignements confidentiels et personnels.
L’exigence du consentement spécifique s’explique, car ces renseignements ne sont pas utilisés pour les fins auxquelles ils ont été recueillis (c.-à-d. prodiguer des soins en ergothérapie). À ce moment, l’ergothérapeute devra donc veiller à expliquer de manière claire et compréhensible le fonctionnement des SIA utilisés dans ces circonstances. Cela inclut une description des outils spécifiques employés, de leur rôle dans l’évaluation ou le suivi des personnes recevant des services, ainsi que des bénéfices et des risques associés à leur utilisation. Le consentement ne devrait jamais se limiter à une simple signature de documents; il implique une discussion détaillée sur l’utilisation des données confidentielles et personnelles et des algorithmes, la manière dont ces derniers influencent le traitement, et les implications en matière de confidentialité. Dans l’éventualité où un patient(e)refuserait que ses données confidentielles et personnelles soient utilisées dans le cadre d’outils d’intelligence artificielle, le professionnel(le) devra adapter son processus clinique en conséquence et respecter ce choix. Dans ce contexte, il s’avère d’autant plus important pour l’ergothérapeute de se former adéquatement en regard des SIA qu’il utilise dans sa pratique.
Le secret professionnel et la confidentialité
Contrairement aux archives d’un établissement public ou d’une clinique privée, l’utilisation d’outils d’IA implique en grande partie que les données saisies peuvent se retrouver dans les systèmes des compagnies qui l’ont créé et qui gèrent son évolution et son fonctionnement. L’enjeu ici repose sur le fait que les données peuvent être accessibles à d’autres personnes que le professionnel(le) utilisant l’outil. Ces personnes peuvent être des employé(e)s de ces compagnies ou encore les données peuvent se trouver hébergées dans d’autres juridictions que le Canada et où les protections législatives en matière de vie privée pourraient être moindres. C’est pourquoi il est important que l’ergothérapeute puisse préserver la confidentialité de l’information en évitant d’entrer dans un SIA des données permettant d’identifier un patient(e). Advenant que le professionnel ou la professionnelle soit tenu d’intégrer certaines données sensibles de la personne bénéficiaire dans un outil d’intelligence artificielle, il ou elle devra préalablement en obtenir le consentement libre et éclairé et en consigner la preuve au dossier. Par ailleurs, l’ergothérapeute ayant recours à un système d’intelligence artificielle (SIA) dans le cadre de sa démarche clinique devrait également préciser, dans sa note au dossier, le nom de l’outil utilisé ainsi que, si possible, sa version, afin d’assurer une pleine transparence. Il est également impératif de se conformer aux lois en vigueur relatives à la collecte et à l’utilisation des renseignements personnels. Toute collecte de données doit ainsi être réalisée de manière légale, transparente et avec le consentement explicite des personnes concernées.
La responsabilité professionnelle
Comme il a été abordé précédemment, certains outils d’IA peuvent aider l’ergothérapeute dans sa prise de décision clinique. Toutefois, il ne faut pas perdre de vue que l’ergothérapeute est ultimement responsable de sa démarche clinique auprès de son patient(e), et ce qu’il ou elle ait utilisé, ou non, un outil d’IA. Effectivement, l’ergothérapeute devrait toujours préserver son jugement clinique afin d’interpréter tous résultats obtenus par l’outil. Par le fait même, en utilisant un SIA afin de produire un écrit professionnel6 , il est de sa responsabilité de le vérifier avant d’apposer sa signature. L’ergothérapeute ne pourra éluder son imputabilité quant à de possibles erreurs générées par le SIA.
Conclusion
L’intégration de l’IA dans la pratique professionnelle des ergothérapeutes ouvre de nouvelles perspectives intéressantes, mais soulève également des enjeux importants dans les domaines de l’éthique, de la déontologie et de l’exercice de la profession. Si l’IA offre des opportunités de gain de temps et d’optimisation de certaines pratiques, elle exige des compétences spécifiques et une vigilance constante pour préserver la qualité des soins et services offerts, le respect du principe du consentement, ainsi que la confidentialité et le secret professionnel. Il est essentiel que les ergothérapeutes soient formés et informés sur les outils d’IA qu’ils ou elles utilisent afin de pouvoir exercer leur jugement clinique de manière juste et éclairée. La responsabilité professionnelle demeure au cœur de cette démarche clinique, et chaque ergothérapeute doit s’assurer que son utilisation de l’IA respecte pleinement ses obligations déontologiques et légales. Enfin, bien que l’OEQ poursuive ses efforts d’accompagnement auprès de ses membres dans ce processus d’intégration, des avancées législatives et jurisprudentielles demeurent nécessaires afin de préciser les responsabilités et les balises entourant l’utilisation de l’IA dans l’exercice professionnel, notamment en ergothérapie. L’évolution technologique doit ainsi s’inscrire en cohérence avec une réflexion continue sur les principes éthiques qui encadrent la profession.
RÉFÉRENCES
- Gazette officielle du Québec, Arrêté Concernant des exigences en matière de ressources informationnelles au regard de l’utilisation de l’intelligence artificielle par les organismes publics, Annexe «Exigences en matière de ressources informationnelles au regard de l’utilisation de l’intelligence artificielle par les organismes publics», 13 mars 2024, 156e année, no 11.
- CONSEIL INTERPROFESSIONNEL DU QUÉBEC. Pistes de réflexion pour un encadrement de l’intelligence artificielle dans le système professionnel, Études et rapports, Québec, CIQ, 17 décembre 2021, 34 p. https://cdn.ca.yapla.com/company/CPYY3Q7Y2h7Qix1QmIl4X3Rf/ asset/files/8954_PisteReflexionEncadrement-IA-DsSystProfess_ V3-A%20(1).pdf
- La Presse, quotidien, Montréal, Québec, [s. n.], 19 septembre 2024, «Trois projets pour améliorer le système de santé grâce à l’IA». Accessible en ligne: https://www.lapresse.ca/actualites/sante/2024-09-19/un-monde-de-solutions/trois-projets-pour-ameliorer-le-systeme-desante-grace-a-l-ia.php
- La Presse, quotidien, Montréal, Québec, [s. n.], 19 mars 2025, «Un outil d’IA pour les inspections professionnelles». Accessible en ligne: https://www.lapresse.ca/actualites/sante/2025-03-19/ordre-desinfirmieres-et-infirmiers-du-quebec/un-outil-d-ia-pour-les-inspections-professionnelles.php
- Code de déontologie des ergothérapeutes (RLRQ), c. C-26, r. 113.01, à jour au 30 novembre 2024, [Québec], Éditeur officiel du Québec, 2025, article 15. https://www.legisquebec.gouv.qc.ca/fr/document/ rc/C-26,%20r.%20113.01/
- Par exemple : notes d’évolution, rapport d’évaluation, plan d’intervention, etc.
Consultez le document de position de l’OEQ sur l’IA en ergothérapie. Des repères clairs pour une utilisation éthique, compétente et sécuritaire.