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Retour à la listeAméliorer le fonctionnement quotidien des personnes affectées par des douleurs persistantes en adaptant une intervention danoise à la réalité d’ici
L’ORDRE EST HEUREUX DE PARTAGER AVEC VOUS LES RÉSULTATS DES TRAVAUX DE RECHERCHE DE MME JULIE MASSE, RÉCIPIENDAIRE DE LA BOURSE DE RECHERCHE PROJET DE DOCTORAT 2022. RAPPELONS QUE L’UN DES ENGAGEMENTS DES RÉCIPIENDAIRES EST DE RÉDIGER UN ARTICLE POUR PUBLICATION PAR L’ORDRE.
Par Julie Masse, erg., M.Sc., candidate au doctorat en sciences biomédicales de l’Université de Montréal (UdeM) et professeure agrégée de clinique à l’École de réadaptation de l’UdeM, et Gabrielle Pagé, Ph.D., professeure sous octroi agrégée au Département d’anesthésiologie et médecine de la douleur de la Faculté de médecine et au Département de psychologie de la Faculté des arts et des sciences de l’UdeM. Chercheuse Junior 2 des Fonds de recherche du Québec – Santé, ainsi que chercheuse régulière au Centre de recherche du Centre hospitalier de l’Université de Montréal. On peut la joindre par courriel à l’adresse gabrielle.page@umontreal.ca.
La douleur fait partie de la condition humaine. Lorsqu’elle persiste, elle bouleverse des vies. La douleur chronique (DC) est une maladie complexe1,2,3 qui affecte 20% de la population4 et qui est associée à d’importants fardeaux humains et économiques5,6. Un récent sondage indique que 17 % des Canadiens âgés de plus de 15 ans sont limités dans la réalisation de leurs activités quotidiennes en raison de la douleur7 . Les modèles biopsychosociaux, pour lesquels une pionnière de l’ergothérapie a contribué à en tracer les grandes lignes8 , font consensus pour comprendre et traiter la DC3,6. Ces personnes expriment que leur fonctionnement quotidien est un important facteur d’influence sur leur qualité de vie et 92 % des patients admis en cliniques de douleur déclarent être motivés à apporter des changements à leur mode de vie9 . L’influence des facteurs liés au style de vie sur le développement et le maintien de la DC, tels que l’activité physique, l’alimentation et le sommeil, est de mieux en mieux comprise10–12. Du point de vue de l’ergothérapie, faire face à la DC implique également d’importantes perturbations dans les routines quotidiennes et l’accomplissement des rôles que la personne entend réaliser pour vivre pleinement13–18. Bien que la contribution unique de l’ergothérapie à la gestion de la DC soit reconnue19–23, peu d’interventions offertes dans les cliniques de douleur spécialisées ciblent directement le fonctionnement6 et l’expertise des ergothérapeutes y est peu mise à profit24.
L’intervention Redesign your Everyday Activities and Lifestyle with Occupational Therapy (REVEAL(OT)) a été développée et étudiée au sein d’une clinique de douleur danoise25,26. Elle vise spécifiquement à améliorer l’engagement occupationnel via la mise en œuvre de changements personnalisés dans les routines quotidiennes. REVEAL(OT) se déroule sur une période de 12 à 15 semaines et combine des présentations didactiques, des discussions et des expérimentations en groupe et en individuel, ainsi que l’utilisation d’un journal de bord. Le prêt d’aides techniques, des visites à domicile et des suivis en distanciel avec l’ergothérapeute sont offerts au besoin. Les patients danois ont exprimé que l’intervention a amélioré leur identité occupationnelle et la gestion de leur douleur au quotidien27. Ils ont également rapporté une amélioration cliniquement significative de leur rendement occupationnel16,28. Notre projet de recherche vise donc à adapter l’intervention REVEAL(OT) au sein de deux cliniques spécialisées en douleur en partenariat avec des patients, des cliniciens et des gestionnaires. Dans un premier temps, il s’agit de mieux comprendre les besoins occupationnels des patients et de recueillir leurs points de vue sur le contenu et le format de l’intervention en considérant les particularités de ces cliniques de soins tertiaires.
Méthodologie
Un devis qualitatif a été utilisé pour mener une série de groupes de discussion et d’entretiens individuels avec des partenaires. Le projet a été approuvé par le Comité d’éthique de la recherche du Centre hospitalier de l’Université de Montréal et les participants ont donné leur consentement par écrit pour prendre part au projet. Pour être éligibles, les participants devaient parler français ou anglais. Les patients devaient présenter de la DC et avoir reçu des traitements à l’une des cliniques au cours des 12 derniers mois, les cliniciens devaient intervenir depuis plus de 12 mois auprès d’une clientèle vivant avec de la DC et les gestionnaires étaient impliqués dans l’organisation de l’une des deux cliniques. Après avoir consenti à participer à l’étude, un bref questionnaire sociodémographique était rempli par les participants. Entre juin 2024 et février 2025, un total de 20 entretiens (8 groupes de discussion et 12 entretiens individuels) ont été réalisés auprès de 45partenaires (n=22 patients, 19 cliniciens et 4 gestionnaires), en personne et en ligne. Le guide d’entrevue portait principalement sur les défis quotidiens associés à la DC et leur considération dans les traitements offerts, ainsi que sur l’appréciation et les pistes d’amélioration de REVEAL(OT) en considérant des facteurs contextuels propres à chaque clinique. Une analyse rapide29,30 des données a été réalisée afin d’obtenir des résultats rigoureux et efficaces qui s’inscrivent dans un projet de plus grande envergure visant ensuite à tester et à raffiner l’adaptation de cette intervention.
Résultats
Voici un aperçu des cinq thèmes qui ont été identifiés à la lumière des données recueillies. (1) Tous les partenaires interviewés sont d’avis que les patients suivis dans ces cliniques surspécialisées ont besoin d’une intervention en ergothérapie qui combine des séances de groupe (favorables au soutien social) et des séances individuelles (essentielles pour personnaliser le traitement). Ils insistent sur l’importance d’aller au-delà des principes d’autogestion de la douleur en misant aussi sur l’expérimentation de changements concrets dans les patrons d’activités via un accompagnement rigoureux en ergothérapie. (2) Une à deux séances par semaine sur une durée d’environ trois mois sont préconisées. Ils suggèrent l’ajout d’un volet téléréadaptation, notamment pour pallier l’impossibilité d’effectuer des visites à domicile et l’implication ponctuelle des proches, lorsque pertinent. (3) Selon eux, l’emphase doit être mise sur le développement de stratégies de gestion de l’énergie dans une panoplie d’activités de la vie quotidienne et la mise en place de routines quotidiennes équilibrées. (4) En somme, tous les partenaires interviewés expriment un intérêt réel pour l’intervention REVEAL(OT), qui est perçue comme étant complémentaire aux autres traitements offerts et ayant le potentiel d’offrir d’importants bénéfices cliniques. (5) Finalement, certaines particularités organisationnelles de ces cliniques devront être considérées pour favoriser l’intégration pérenne d’ergothérapeutes au sein de ces cliniques qui n’en comptent actuellement pas.
Conclusion
Les personnes affectées par la DC qui sont suivies dans des cliniques spécialisées de la douleur font face à d’importantes perturbations occupationnelles qui justifient une prise en charge en ergothérapie. L’intervention REVEAL(OT) est complémentaire aux soins actuellement offerts et son adaptation au contexte québécois permettra de mieux répondre à leurs besoins occupationnels trop peu répondus par l’offre de soins actuelle. Retombées Les connaissances générées par cette étude appuieront le développement de la première version du manuel de la version québécoise de l’intervention REVEAL(OT). Ils supporteront la mise en œuvre de la phase 2 du projet dès l’automne 2025, tandis qu’elle sera testée et améliorée. Cette étude contribuera à augmenter la visibilité de l’apport de l’ergothérapie au sein de cliniques de douleur spécialisées et inspirera d’autres projets novateurs pour mieux soigner le quotidien des personnes qui souffrent quotidiennement.
RÉFÉRENCES
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