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Composantes clefs d’un programme de réadaptation au travail efficient en 2025

DEPUIS LES 20 DERNIÈRES ANNÉES, DE NOMBREUSES RECHERCHES ONT APPUYÉ LES PRATIQUES DE L’ERGOTHÉRAPEUTE EN DOCUMENTANT LES COMPOSANTES EFFICACES DES PROGRAMMES DE RÉADAPTATION AU TRAVAIL.

Par Marie-José Durand, Ph.D., professeure titulaire, École de réadaptation, Faculté de médecine et des sciences de la santé, Université de Sherbrooke

La première composante clef qui ressort des recherches est d’amorcer toutes les interventions par l’évaluation systématique des facteurs contribuant à l’incapacité au travail. En effet, bien que l’ergothérapeute s’inscrive depuis toujours dans une approche biopsychosociale de la personne, l’identification systématique des facteurs contributifs à l’incapacité au travail appartenant à la fois à la personne (p. ex. douleur, fatigue), au système de santé (p. ex. discours divergent, errance, délai), au système d’indemnisation (p. ex. contestation) ou encore au travail (p. ex. disponibilité de tâches allégées, entente-convention collective) est maintenant une pratique incontournable1, 2. Elle permet de mieux individualiser et prioriser les cibles d’intervention, favorisant ainsi le retour et le maintien au travail des personnes3, 4. Pour soutenir cette pratique chez les ergothérapeutes, un outil développé au Québec et validé auprès des personnes atteintes des troubles musculosquelettiques ou mentaux courants est disponible (Outil d’identification de la situation de handicap au Travail* (OISHT), 2). Il s’agit d’une entrevue semi-dirigée qui identifie des points de vigilance sur des facteurs reconnus dans la littérature scientifique comme contribuant à l’incapacité au travail. Il ne s’agit donc pas, à cette étape, d’évaluer les capacités de travail résiduelles, mais plutôt de répertorier les éléments qui contribuent à l’incapacité au travail. L’application de cet outil permet ainsi de comprendre l’ensemble des enjeux vécus par la personne dans une perspective systémique. 

Une deuxième composante clef est l’exposition de la personne à son milieu de travail pendant le programme de réadaptation. En effet, des revues systématiques ont conclu que les programmes incluant une forme d’entraînement au travail réel adaptée aux capacités partielles de la personne réduisent le temps d’absence au travail5,6. Au Québec, cela prend souvent la forme d’un retour thérapeutique au travail (RTT), qui se caractérise par une reprise graduelle des tâches et des heures de travail sous la supervision étroite de l’ergothérapeute, avec l’accord du médecin traitant7 . Malgré le consensus sur l’importance du RTT, il demeure certaines questions quant aux repères que les ergothérapeutes peuvent utiliser pour l’encadrer.

Une troisième composante clef, dégagée par des chercheurs québécois, comble en partie ce besoin en proposant l’adaptation du concept de marge de manœuvre au travail (MM) au RTT8,9. La MM se définit comme la possibilité ou la liberté dont dispose une personne pour élaborer différentes façons de travailler afin d’atteindre les objectifs de production, et ce, sans effet défavorable pour sa santé8 . L’ergothérapeute doit d’abord évaluer la MM qui était présente avant le problème de santé (appelée MM initiale) avant de pouvoir accompagner la personne dans la construction d’une succession de MM en tenant compte de la progression de ses capacités et des exigences de travail (appelée MM thérapeutique). Un guide d’évaluation de la MM* à l’attention de l’ergothérapeute est disponible pour soutenir cette approche10. Ce guide systématise les dimensions et les indicateurs de la MM et soutient la réflexion de l’ergothérapeute quant à la nature et la suffisance de celle-ci.

À cet effet, il propose différentes grilles d’évaluation de la MM à chaque moment du processus de retour au travail. Une première grille permet ainsi d’estimer les 4 grandes dimensions de la MM initiale : 1) contexte de travail ; 2) exigences et activité de travail ; 3) moyens de régulation du travail offerts; et 4) effets de la MM sur la santé et la production avant l’arrêt de travail. Des questionnaires auto-administrés complétés par la personne en réadaptation fourniront également des informations permettant à l’ergothérapeute de cerner la présence et la suffisance de la MM initiale. Si le constat de l’ergothérapeute est que la MM de la personne était insuffisante avant le problème de santé, cette information dictera une plus grande vigilance lors de la planification du RTT et nécessitera une négociation avec les parties prenantes pour s’assurer de rétablir des conditions de travail favorables à la santé. L’ergothérapeute utilisera ensuite la grille développée pour construire les MM thérapeutiques. En remplissant cette grille avec la personne, il pourra ainsi identifier les moyens personnels (p. ex. faire des pauses, des étirements) ou organisationnels (p. ex. outils, équipement, aide) dont celle-ci dispose pour réguler son activité de travail (exigences déterminées) et proposer un plan de retour au travail conséquent. Cette grille sera complétée à nouveau à chaque nouvelle MM thérapeutique illustrant la progression de la personne. Elle évalue également le sentiment d’efficacité personnelle de l’individu face au plan de retour au travail proposé, qui est reconnu comme un facteur prédictif puissant face à la reprise du travail11. Dans la pratique courante, l’ergothérapeute recueille fréquemment cette perception de la personne, mais avec l’élaboration de la MM thérapeutique, elle est évaluée de façon systématique et devient la pierre angulaire de l’ajustement de l’intervention. La construction des MM thérapeutiques avec la personne induit une autoréflexion chez celle-ci et une responsabilisation de son autorégulation. Sachant que la présence d’une MM est essentielle pour reprendre et se maintenir au travail, l’ergothérapeute établira ensuite la MM au terme du programme de réadaptation (appelée MM finale)12. À ce stade, il ne s’agira plus de rechercher l’équilibre entre les capacités de travail et les exigences d’un poste, mais de développer l’autorégulation de la personne en fonction des capacités présentes et de son environnement de travail. Le concept de MM s’intègre parfaitement au RTT et permet à l’ergothérapeute de fonder sa pratique sur des dimensions et des indicateurs issus des données probantes. Une dernière composante clef est la coordination du retour au travail. Or, l’ergothérapeute est habilité pour assumer en partie ou en totalité ce rôle, en collaboration avec les parties prenantes. Plus précisément, il s’agit d’assurer un partage d’informations actualisées entre les parties prenantes, de la concertation sur les interventions à offrir et de s’assurer que celles-ci soient réalisées dans de bonnes conditions. Cette orchestration, souvent réalisée avec le représentant de l’assureur et le médecin traitant, consolide une démarche favorable au retour au travail13. En somme les résultats des recherches récentes renforcent pleinement une intervention ergothérapique caractérisée par une évaluation globale de la personne, l’accompagnement en milieu réel de travail en utilisant le concept adapté de la MM et une action concertée avec les parties prenantes. Dans un avenir rapproché, l’intégration plus fréquente de l’ergothérapeute dans les milieux de travail serait une avancée indéniable afin d’agir à la fois à la prévention et à la réduction des problèmes de santé et aussi à l’accompagnement des personnes en incapacité au travail dans un rétablissement durable. *À noter que des formations sur les deux outils sont offertes par l’OEQ en collaboration avec l’Université de Sherbrooke.

RÉFÉRENCES

1. Loisel, P., & Anema, J. R. (2013). Handbook of work disability: Prevention and management. Springer.

2. Durand, M. J., Coutu, M. F., & Berbiche, D. (2021). Validation of the Work Disability Diagnosis Interview for Musculoskeletal and Mental Disorders. Journal of Occupational Rehabilitation, 31(1), 232-242.

3. Marois, E., Durand, M. J., & Coutu, M. F. (2020). Logic Models for the Therapeutic Return-to-Work Program as Adapted for Common Mental Disorders: A Guide for Health Professionals. Work, 67(2), 345-358.

4. Durand, M. J., Sylvain, C., Fassier, J. B., Tremblay, D., Shaw, W., Anema, W., Loisel, P., Richard, M. C., & Bernier, M. (2017). Définir les bases théoriques des programmes de réadaptation au travail impliquant le milieu de travail pour des travailleurs ayant un trouble musculosquelettique : une revue réaliste. Institut de recherche Robert Sauvé en santé et sécurité du travail.

5. Cullen, K. L., Irvin, E., Collie, A., Clay, F., Gensby, U., Jennings, P. A., Hogg-Johnson, S., Kristman, V., Laberge, M., McKenzie, D., Newnam, S., Palagyi, A., Ruseckaite, R., Sheppard, D. M., Shourie, S., Steenstra, I., Van Eerd, D., & Amick, B. C. (2018). Effectiveness of Workplace Interventions in Return-to-Work for Musculoskeletal, Pain-Related and Mental Health Conditions: An Update of the Evidence and Messages for Practitioners. Journal of Occupational Rehabilitation, 28(1), 1-15. https://doi.org/10.1007/s10926-016-9690-x

6. Van Oostrom, S. H., Driessen, M. T., De Vet, H. C. W., Franche, R. L., Schonstein, E., Loisel, P., et al. (2009). Workplace interventions for preventing work disability. Cochrane Database of Systematic Reviews, (2).

7. Durand, M. J., Loisel, P., Durand, P. (1998). Le retour thérapeutique au travail : une intervention de réadaptation centrée sur le milieu de travail. Description et fondements théoriques. Revue canadienne d’ergothérapie, 65, 72-88.

8. Vézina, N., Durand, M. J., Major, M. E., & Calvet, B. (2024). Marge de manœuvre, inégalités au travail et prévention intégrée. Coutarel, F., Zare, M., Caroly, S., Aublet-Cuvelier, A., Vézina, N., Garrigou, A., Roquelaure, Y. Marge·s de manœuvre : des concepts à la transformation du travail. France : Octarès.

9. Durand, M. J., Vézina, N., & Richard, M. C. (2016). Concept of Margin of Manoeuvre in Return to Work. Schultz, I. Z., & Gatchel, R. J. Handbook of return to work: From research to practice, (53-65). États-Unis d’Amérique : Springer.

10. Durand, M. J., Coutu, M. F., Sylvain, C., Côté, D., & Paquette, M. A. (2024). Adaptations d’outils pour soutenir le retour progressif au travail. Institut de recherche Robert-Sauvé en santé et en sécurité au travail. 158 p.

11. Référence sentiment d’efficacité personnelle au travail.

12. Coutu, M. F., Durand, M. J., O’Hagan, F., Gosselin, P., Nastasia, I., Berbiche, D., Labrecque, M. E., Pettigrew, S., & Bordeleau, M. (2023). An Exploratory Study on Worries of Workers with Work-Related Musculoskeletal Disorders in a Return-to-Work Program. Journal of Occupational Rehabilitation, 1-14.

13. Dol, M., Varatharajan, S., Neiterman, E., McKnight, E., Crouch, M., McDonald, E., Malachowski, C., Dali, N., Giau, E., & MacEachen, E. (2021). Systematic Review of the Impact on Return to Work of Return-to-Work Coordinators. Journal of Occupational Rehabilitation, 31(4), 675–698. https://doi. org/10.1007/s10926-021-09975-6