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Travailler à distance, participer pleinement : réflexions ergothérapiques sur le télétravail comme accommodement

LE MONDE DU TRAVAIL CONNAÎT DE PROFONDES TRANSFORMATIONS, MARQUÉES PAR LA FLEXIBILITÉ, LA NUMÉRISATION ET LES ATTENTES CROISSANTES EN ÉQUITÉ, DIVERSITÉ ET INCLUSION. QUI PLUS EST, L’ÉVOLUTION DES PROFILS PROFESSIONNELS, DES TRAJECTOIRES DE CARRIÈRE ET DES BESOINS INDIVIDUELS OBLIGE LES MILIEUX DE TRAVAIL À REPENSER LEURS PRATIQUES.

Par Alexandra Lecours, erg., Ph.D., professeure agrégée au Département d’ergothérapie de l’Université du Québec à Trois-Rivières.

Autrefois marginal, le télétravail est désormais bien implanté dans plusieurs organisations. Il importe de le considérer non seulement comme un mode de prestation du travail, mais aussi comme un levier pour soutenir la diversité des formes de participation à l’emploi. Pour les ergothérapeutes, cette évolution ouvre un champ d’intervention stratégique afin de favoriser un retour ou un maintien au travail sécuritaire, satisfaisant et équitable pour les personnes. Ce texte propose une réflexion ergothérapique sur le potentiel et les limites du télétravail comme accommodement pour les personnes, à partir de travaux de recherche récents (Lecours et al., 2025, 2023, inédit).Favoriser les conditions gagnantes : le rôle stratégique de l’ergothérapeute

Le télétravail comme accommodement: potentiels, limites et tensions

Lorsqu’il est bien encadré, le télétravail peut soutenir la participation occupationnelle des personnes. Il permet notamment de moduler le rythme de travail, d’aménager des périodes de repos, de réduire les temps de transport et de diminuer l’exposition à des environnements stressants. Ces bénéfices doivent cependant être pondérés par les défis qu’il peut engendrer, comme l’isolement social, la perte de reconnaissance, les malentendus avec les collègues ou la difficulté à séparer les sphères de vie. Par exemple, une personne atteinte de fibromyalgie peut bénéficier du télétravail pour répartir ses tâches selon son niveau d’énergie, limiter les déplacements physiques et aménager son espace selon ses besoins sensoriels. Toutefois, le télétravail peut également exacerber son sentiment d’isolement et effriter son sentiment de reconnaissance. Un autre exemple concerne un individu en retour au travail après un épisode dépressif. Pour lui, le télétravail peut favoriser une reprise graduelle des activités, limiter l’exposition à des stimuli stressants et permettre une meilleure gestion de sa concentration. En revanche, si les collègues en présentiel perçoivent cette mesure comme un privilège, cela peut créer des tensions ou de la stigmatisation. Enfin, pour un parent proche aidant d’un enfant ayant un trouble neurodéveloppemental, le télétravail permet de maintenir son lien d’emploi tout en favorisant la disponibilité pour les soins à l’enfant. Néanmoins, le chevauchement constant entre les responsabilités familiales et professionnelles peut menacer son équilibre occupationnel et son sentiment d’efficacité. Dans tous ces cas, le télétravail peut représenter un outil d’inclusion, mais il doit être pensé comme un accommodement structuré qui optimise la participation occupationnelle des personnes et non une faveur ponctuelle.

Favoriser les conditions gagnantes : le rôle stratégique de l’ergothérapeute

Les ergothérapeutes disposent d’une expertise précieuse pour soutenir les acteurs des milieux de travail dans la mise en place du télétravail comme accommodement. En analysant les capacités physiques, cognitives et affectives de la personne ainsi que les exigences du travail, les ergothérapeutes peuvent recommander des ajustements réalistes qui favorisent une participation sécuritaire, efficace et durable. Dans le cas de la personne atteinte de fibromyalgie, l’ergothérapeute peut proposer un horaire de travail flexible en tenant compte de ses pointes d’énergie, recommander l’utilisation d’un mobilier ergonomique ou d’outils numériques adaptés et soutenir l’apprentissage de stratégies de gestion de l’énergie. Il est aussi possible de conseiller des modalités de communication qui permettent de maintenir le lien avec l’équipe malgré la distance. Pour l’individu en retour au travail après une dépression, l’ergothérapeute peut structurer une reprise progressive avec des tâches claires et bien délimitées, soutenir la régulation des  exigences émotionnelles et collaborer avec le gestionnaire pour favoriser un climat de confiance. Il peut également agir comme conseiller pour favoriser l’acceptabilité sociale de l’accommodement. Dans le cas du parent proche aidant, l’ergothérapeute peut aider à identifier les moments de travail les plus stables dans sa journée, recommander des stratégies de gestion du temps et des interruptions (p. ex. blocs de travail protégés, utilisation des ressources d’aide) et sensibiliser l’organisation aux défis des personnes proches aidantes.

Vers une culture de justice occupationnelle

Envisager le télétravail comme accommodement à travers une perspective ergothérapique, c’est affirmer que la participation au travail ne dépend pas que des capacités individuelles.  Elle est aussi tributaire des environnements physique, social et organisationnel. Ainsi, les obstacles à la performance professionnelle ne relèvent pas uniquement de la personne, mais sont souvent enracinés dans des pratiques de gestion rigides, des cultures organisationnelles inflexibles ou des attentes normatives qui laissent peu de place à la diversité des trajectoires. Dans ce contexte, le télétravail peut devenir un levier de justice occupationnelle : il permet d’adapter le cadre de travail aux besoins spécifiques de la personne, de limiter les facteurs environnementaux contraignants et de soutenir une reprise d’activité compatible avec l’équilibre santé-travail. L’ergothérapeute, expert de l’interaction entre la personne, ses occupations et son environnement, joue un rôle central pour proposer ces ajustements, promouvoir des environnements de travail inclusifs et accompagner les organisations dans l’adoption durable de modalités flexibles.

À SURVEILLER

Des travaux de recherche sont en cours pour développer un guide réflexif visant à soutenir l’évaluation, la planification et le suivi du télétravail comme accommodement. Cet outil offrira aux ergothérapeutes des repères concrets pour une mise en œuvre éclairée, équitable et centrée sur la participation occupationnelle.

Conclusion

Le télétravail peut être un vecteur puissant d’inclusion, à condition d’être envisagé dans une logique de participation, de dialogue et de respect des besoins. En tant que professionnels de l’occupation, les ergothérapeutes sont bien placés pour soutenir la mise en place d’un télétravail équitable, éclairé et porteur de santé. En reconnaissant les multiples formes de participation au travail, les ergothérapeutes s’affirment comme des partenaires stratégiques dans la transformation des milieux professionnels vers une plus grande justice occupationnelle. Le télétravail n’est pas une panacée, mais bien un levier à activer judicieusement, avec l'expertise ergothéerapique comme repère.

RÉFÉRENCES

Lecours, A., Drolet, L., Beaulieu, A.-A., Bédard-Mercier, R., & Maclure, R. (inédit). The experience of employees using telework as an accommodation for health-related reasons: The importance to focus on the employee-manager relationship [Manuscrit en révision scientifique]. 

Lecours, A., Bédard-Mercier, R., Hong, Q. N., Maclure, J., Vincent, C., & Lord, M. M. (2025). Challenges in teleworking management related to accommodations, inclusion, and the health of workers: A qualitative study through the lens of social exchanges. Work, 80(1), 338–351. https://doi.org/10.3233/WOR-240208

Lecours, A., Hong, Q. N., Maclure, J., Bédard-Mercier, R., Vincent, C., Boucher, N., & Lord, M. M. (2023). Teleworking to support accommodation, inclusion, and health of aging workers: Protocol for a study to design, validate, and test a reflective application guide. JMIR Research Protocols, 12(1), e46114. https://doi.org/10.2196/46114