Articles spéciaux

Retour à la liste

L’analyse des risques d’effort en manutention… Impact sur la reprise d’activités de travail impliquant du soulèvement de charge pour un travailleur blessé.

Par Pascaline Eloy, erg., ergonome, présidente de ELOY ERGO inc.

Quel défi que l’évaluation des activités de manutention! L’évaluation des risques liés à cette activité, le développement des capacités des travailleurs, ou encore donner un avis complet et précis concernant le retour à des activités de soulèvement de charges à la suite d’une lésion (ou d’une maladie !) font partie des défis de la pratique de l’ergothérapeute. La réadaptation socioprofessionnelle pour ce type de tâche est pour plusieurs un casse-tête complexe alors que la répercussion des difficultés liées à la manipulation de charges est importante. En effet, les statistiques de la CNESST concernant les lésions avec trouble musculosquelettique causées par des activités de manutention sont relativement similaires d’une année à l’autre et s’élevaient à 59,2% en 20231 . Le dos, notamment la région lombaire, est particulièrement touché et représentait d’ailleurs en 2023 54,3% des dossiers admis en lésion professionnelle.

Évolution des connaissances

Heureusement, les nombreuses recherches faites par l’IRSST offrent une meilleure compréhension et des outils pertinents. Denys Denis, professeur à l’UQAM et chercheur à l’IRSST, a mis en lumière une approche novatrice des risques d’effort en manutention s’inscrivant dans une perspective d’analyse ergonomique plutôt qu’uniquement biomécanique. Cette approche est centrée sur la variabilité des situations de travail, concept important à mesurer pour anticiper les difficultés possibles dans un retour au travail (p. ex. variabilité de l’environnement, des charges soulevées, des situations, des exigences de production, etc.). Ainsi, l’importance de développer les compétences adaptatives des travailleurs est aussi soulignée et nous guide mieux comme intervenant sur les besoins de réadaptation (développement des capacités, fréquence de traitements, durée de l’ECF, etc.). De l’approche principalement biomécanique d’évaluation des risques, ces recherches ont introduit l’aspect physiologique et énergétique des activités de manutention. De la seule technique sécuritaire de levée de charge connue à l’époque pour évaluer et enseigner en développement des capacités reliées au travail, la recherche a donné une toute autre compréhension des activités de manutention et, par conséquent, des stratégies utilisées par les experts de ce domaine: des savoir-faire et des stratégies qui dépassent largement le simple «squat sécuritaire»!

Hygiène posturale, mais encore?

Être capable de soulever adéquatement une charge à partir du sol à quelques reprises est une chose, mais soutenir le rythme et le niveau d’énergie requis pour soulever plusieurs charges à la minute pendant une journée complète requière plus qu’une bonne hygiène posturale. Comment fait-on comme ergothérapeute pour donner un avis précis sur les risques réels encourus par un travailleur s’il retourne à son emploi antérieur, de livreur de denrées alimentaires, par exemple ? Ou pour donner des recommandations utiles d’adaptation de l’activité ou des outils? Outre la nomenclature développée par la recherche, qui permet de mieux décrire le langage gestuel des manutentionnaires, les règles/principes d’action2 remaniée en 2019 (SIPM) 3 permettent une approche d’évaluation et de formation axée sur la compréhension des méthodes utilisées par le travailleur. Cet outil favorise les échanges avec eux pour mettre en lumière la notion de compromis dans leur choix de mode opératoire. D’une pratique plus «prescriptive» de la manutention, où on critique et enseigne une méthode de squat approprié (mais non adaptée à toutes les situations), l’approche par principe proposée par la SIPM permet le dialogue entre l’ergothérapeute et le travailleur pour opter pour le meilleur compromis dans une situation donnée, avec une atteinte ou une incapacité spécifique. Prenez par exemple un manutentionnaire de métier qui a subi un traumatisme cérébro-crânien et dont la principale séquelle persistante est la fatigabilité accrue et une endurance musculaire diminuée qui accentue une légère incoordination motrice. Nos connaissances antérieures à ces recherches permettaient difficilement d’évaluer ou d’anticiper les difficultés.

4 catégories de risques d’effort

Le travail de monsieur Denis et de ses collaborateurs a permis d’identifier quatre types de risques d’effort liés au soulèvement de charge, qui repré - sente un point de départ important dans notre analyse de la compatibilité entre les capacités résiduelles (ou à développer) et les exigences de l’em - ploi antérieur. Voici comment ils sont définis 4 :

Effort excessif :

Un effort excessif est «un effort trop grand, fourni habituellement dans les premiers moments du soulèvement d’une charge. Il résulte du poids et de la position de l’objet à soulever par rapport au manutentionnaire ». Ce risque est directement lié au chargement au niveau de la colonne vertébrale lombaire. C’est d’ailleurs le plus documenté et le plus impliqué dans les mécanismes de blessure au dos. Ce risque d’effort se trouve aggravé dans le cas, par exemple, de hernie discale grave, d’instabilité de la colonne lombaire ou d’une diminution significative de la force et de l’endurance des muscles posturaux.

Effort soudain : 

Un effort soudain est «un effort imprévu, souvent attribuable au risque de perdre l’équilibre ou le contrôle de la charge. Ce type d’effort peut entraîner une chute et des blessures ». L’effort soudain consiste habituellement en une réaction musculaire non programmée et très rapide, c’està-dire un réflexe. Tout élément qui met en péril la stabilité du système «travailleur-charge» augmente ce risque, comme un plancher glissant ou une condition physique ou neurologique qui altère l’équilibre statique et/ou dynamique d’un travailleur, par exemple.

Effort asymétrique :

Un effort asymétrique est en fait «un effort qui fait appel au corps de manière inégale. Les torsions de la colonne vertébrale sont les efforts asymétriques les plus connus». À la suite d’une atteinte musculosquelettique, faire face à ce type de risque d’effort est un défi supplémentaire. Aussi, même si en apparence la posture observée durant le soulèvement ou le transport de charge est symétrique, la façon de la saisir induit un effort musculaire asymétrique (p. ex. le transport d’un sceau d’une main). Ce risque constitue une condition aggravante lorsque combiné aux autres efforts. Ainsi, un effort soudain sera plus dommageable s’il survient alors que le corps travaille de façon asymétrique.

Effort par cumul :

Un effort par cumul est «l’addition des efforts dans le temps. Il peut s’agir de la même manipulation effectuée à répétition ou encore d’un laps de temps trop long à supporter une charge». Cet effort dépend du nombre de manutentions effectuées (tonnage quotidien) et du temps où la charge est complètement supportée. Il est lié à la fatigue musculaire locale, mais aussi à la fatigue générale (dépense d’énergie). La nature du trajet à parcourir (distance, dénivelé, etc.) devient alors déterminante.

Mieux anticiper : 

Finalement, bien connaître et reconnaître ces risques est un atout pour le travailleur lui-même. Pour un praticien en ergothérapie qui souhaite bien préparer un retour au travail impliquant de la manutention, il est pertinent, voire primordial, de débuter par l’analyse des risques d’effort présents dans l’emploi visé. En identifiant les éléments qui participent à les augmenter et en les comparant aux balises de risques, il est possible de classer les 4 grands types de risques par ordre d’importance et de priorité. Ensuite, une analyse plus personnalisée du dossier traité permet de mettre en relation ces risques d’effort avec les conditions et les caractéristiques particulières du travailleur suivi, de formuler un avis plus précis sur la compatibilité entre les capacités et l’emploi et, enfin, de formuler des recommandations mieux ciblées autour des réels risques. 

RÉFÉRENCES

1. Statistiques sur les lésions attribuables aux troubles musculosquelettiques (tms) en milieu de travail 2020- 2023, CNESST

2. Denis, D. et coll. Programme de formation participative en manutention manuelle : fondements théoriques et approche proposée. Rapport de recherche R-690, 2011, 172 pages

3. Denys Denis, Vers une stratégie intégrée de prévention en manutention (SIPM), DS1057, IRSST, Décembre 2019

4. Denys Denis, Vers une stratégie intégrée de prévention en manutention (SIPM), DS-1057, IRSST, Décembre 2019, page 11