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Retour à la listeLES MODÈLES DE PRATIQUE DE L’ERGOTHÉRAPEUTE L’AMÈNENT À AGIR SUR L’OCCUPATION, METTANT DE L’AVANT SES COMPÉTENCES APPROFONDIES D’ANALYSE DE L’ACTIVITÉ. CETTE HABILETÉ À DÉCORTIQUER LES EXIGENCES PHYSIQUES, COGNITIVES ET AFFECTIVES DES ACTIVITÉS DE LA VIE DE TOUS LES JOURS PERMET À L’ERGOTHÉRAPEUTE D’EN DÉTERMINER LE POTENTIEL THÉRAPEUTIQUE AFIN D’AIDER LA PERSONNE À LES RÉALISER EN FONCTION DE SES CAPACITÉS. LA CRÉATIVITÉ DE L’ERGOTHÉRAPEUTE EST RECONNUE POUR ADAPTER LES SOINS PERSONNELS ET LES TÂCHES DOMESTIQUES DANS UN OBJECTIF D’AMÉLIORATION DE L’AUTONOMIE OU DE LA QUALITÉ DE VIE EN MILIEU ÉCOLOGIQUE, QUE CE SOIT À DOMICILE OU EN ÉTABLISSEMENT.
Par Monique Martin, erg.
Dans un contexte de retour au travail, il semble que ce processus soit moins fluide. Une tendance à réaliser des interventions de réadaptation socioprofessionnelle exclusivement en clinique semble s’installer de façon de plus en plus marquée. Lors d’une formation offerte à plus de 200 conseillers et conseillères en réadaptation de la CNESST, une grande appréciation du rôle des ergothérapeutes a été exprimée tout en déplorant que ces professionnels de la santé soient peu accessibles pour intervenir directement en milieu de travail lorsque la problématique le justifie. Une des raisons évoquées serait que l’organisation du travail offre peu de latitude aux ergothérapeutes pour se déplacer en milieu de travail. Les interventions en clinique ont incontestablement leur pertinence. Cependant, le fait de ne pas agir sur les exigences du travail et sur l’environnement réel peut faire en sorte que les interventions soient centrées uniquement sur la personne. Les travailleurs et travailleuses portent alors l’entière responsabilité du succès du retour au travail, devant tant bien que mal modifier leurs méthodes de travail et appliquer des méthodes de gestion de la douleur, alors que l’organisation, les exigences et l’aménagement du travail demeurent pratiquement inchangés. La pertinence d’intervenir en milieu de travail avec les troubles musculosquelettiques (TMS) a été pourtant démontrée. En effet, dans un processus d’évaluation des capacités fonctionnelles de travail, l’analyse de l’emploi en situation réelle permet de confirmer les informations transmises par le travailleur ou la travailleuse et d’identifier les étapes susceptibles de constituer un défi dans le processus de retour au travail (Roy, S., Durand, M.J., Corriveau, H., 2011). De plus, des approches telles que le retour thérapeutique au travail et la marge de manœuvre thérapeutique sont documentées ainsi que leurs bienfaits pour favoriser un retour au travail réussi. Ces approches impliquent une compréhension des représentations et des capacités du travailleur ou de la travailleuse en milieu non simulé, ainsi qu’une connaissance fine des exigences du travail afin de permettre la mise en place d’outils et d’aménagements congruents avec leurs capacités (Durand, M.J., Vézina, N., Baril, R., Loisel, P., Richard, M.-C., 2008). Les exigences du travail sont parfois analysées en consultant la tâche prescrite fournie par l’employeur. L’ergothérapeute peut aussi consulter ses dossiers antérieurs impliquant un poste de travail similaire ou prendre en compte la description qu’en fait le travailleur ou la travailleuse. Ces sources d’information constituent un point de départ pour avoir une connaissance globale du travail et initier les mises en situation en clinique. Toutefois, ces sources ont leur limite et sont souvent insuffisantes pour évaluer les spécificités du travail dans l’environnement précis du travailleur ou de la travailleuse, ou la performance occupationnelle, compte tenu des enjeux de productivité et de variabilité ainsi que des facteurs psychosociaux. Les interventions en milieu de travail sont précieuses pour :
- observer le travailleur ou la travailleuse en situation réelle pouvant faire ressortir certains obstacles préalablement négligés par méconnaissance de l’activité réelle de travail (p. ex. hygiène posturale, gestion des incidents, difficulté de régulation en cas de variation dans le rythme ou de la production, gestion de la fatigue en fin de journée, etc.);
- aborder concrètement les craintes nombreuses et légitimes du travailleur ou de la travailleuse présentant un TMS, puisqu’il a été démontré que celles-ci peuvent constituer des obstacles majeurs lors du retour au travail alors que le travailleur ou la travailleuse ne se sent pas toujours apte à y faire face (Coutu, M.-F., Durand, M.J. et coll., 2020). Après une absence prolongée, ces craintes peuvent être exacerbées et la condition de la personne est susceptible de se chroniciser. Des facteurs psychosociaux peuvent alors s’installer, comme de l’inquiétude, des difficultés de concentration ou de l’anxiété ;
- graduer les exigences des tâches en fonction de l’évolution des capacités de la personne, préserver une marge de manœuvre thérapeutique et agir directement sur son environnement physique et social tout en adaptant, dans la mesure du possible, ses modes opératoires de façon réaliste.
Plusieurs réticences de la part du travailleur ou de la travailleuse à retourner au travail peuvent être reliées à un malaise perçu sans qu’il ou elle puisse mettre «le doigt sur le bobo» quant à la cause. Un suivi en milieu de travail permet de rendre explicites ces difficultés, d’agir efficacement sur celles-ci par des interventions ou des aménagements appropriés et, surtout, d’éviter l’escalade des situations susceptibles d’interférer quant à la réussite du retour au travail. Il ressort de cela qu’un accompagnement personnalisé de l’ergothérapeute permet de graduer la complexité des tâches afin que le travailleur ou la travailleuse expérimente des conditions gagnantes de retour au travail, ce qui va bien au-delà d’une augmentation progressive des heures travaillées. La pertinence d’une collaboration précoce avec l’employeur a été démontrée en contexte de TMS. Il peut exister des obstacles d’intervenir en milieu de travail, par exemple lors d’enjeux de sécurité ou encore si la travailleuse ou le travailleur n’est pas prêt à assumer un dévoilement de sa condition devant ses collègues.
Ces préoccupations sont légitimes et ne doivent pas être prises à la légère. À cet effet, l’ergothérapeute est outillé(e) pour intervenir et développer une relation d’équipe, dans le respect, tant avec le travailleur ou la travailleuse qu’avec son superviseur et ses coéquipiers, en développant des objectifs communs visant un retour au travail durable. Des habiletés de collaboration et de communication sont requises pour justifier la pertinence d’intervenir en milieu de travail. Cette démarche, quoique nécessitant des efforts supplémentaires de coordination et engendrant parfois un investissement en temps et des coûts conséquents, est souvent la clé pour favoriser une évolution clinique optimale et gagner en efficacité. Le processus de retour au travail étant de plus en plus complexe, les interventions en milieu de travail constituent une opportunité à ne pas rater pour l’ergothérapeute. À cet effet, des conditions doivent être mises en place pour protéger l’autonomie professionnelle des ergothérapeutes, tant au niveau du développement des compétences qu’au niveau organisationnel, afin de leur permettre de déployer leur rôle pour accompagner les travailleuses et les travailleurs blessés et en faire profiter toute la société.
REMERCIEMENTS
Sincères remerciements à Julie Masse, erg., et à Chantal Boucher, erg., pour leur collaboration dans la rédaction de cet article.
RÉFÉRENCES
Coutu, M.-F., Durand, M. J., et coll. (2020). Incapacité due à un trouble musculosquelettique. Les inquiétudes liées à l’environnement de travail. IRSST.
Durand, M. J., Vézina, N., Baril, R., Loisel, P., & Richard, M.-C. (2008). La marge de manœuvre de travailleurs avant et après un programme de retour progressif au travail : définition et relations avec le retour à l’emploi. IRSST.
Roy, S., Durand, M. J., & Corriveau, H. (2011). L’évaluation des capacités de travail pour une clientèle présentant une déficience physique. IRSST.