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Retour à la listeMieux intégrer la sexualité en ergothérapie – un moyen et une finalité liés à l’équité, la diversité et l’inclusion
LES ERGOTHÉRAPEUTES SONT LES EXPERT(E)S DES OCCUPATIONS ET DE LEUR ANALYSE. LEUR OBJECTIF EST DE FAVORISER LA PARTICIPATION OPTIMALE DES PERSONNES DANS TOUTES LES ACTIVITÉS SIGNIFICATIVES POUR ELLES. POURTANT, CERTAINES DIMENSIONS DE LA VIE QUOTIDIENNE DEMEURENT MOINS ABORDÉES DANS LA PRATIQUE, CE QUI CRÉE DES DISPARITÉS. LA SPIRITUALITÉ (MORRIS ET AL., 2014), LES LOISIRS (CHEN & CHIPPENDALE, 2018) ET LES ACTIVITÉS LIÉES À LA SEXUALITÉ (HYLAND & MCGRATH, 2013 ; LOW ET AL., 2022 ; YOUNG ET AL., 2020) FIGURENT PARMI CES THÉMATIQUES SOUVENT NÉGLIGÉES. LE PRÉSENT ARTICLE SE CONCENTRERA SUR LA SEXUALITÉ.
Par Louis-Pierre Auger, erg., Ph.D., chercheur postdoctoral. Affiliations :
• Institut des sciences de l’éducation en santé, Faculté de médecine et des sciences de la santé, Université McGill
• École de physiothérapie et d’ergothérapie, Faculté de médecine et des sciences de la santé, Université McGill
• Centre de recherche interdisciplinaire en réadaptation du Montréal métropolitain (CRIR)
La sexualité recouvre de multiples tâches, activités et occupations, ce qui la situe dans le champ de pratique des ergothérapeutes (American Occupational Therapy Association, 2025 ; Sakellariou & Algado, 2006). Dans cette perspective, elle sera ici mise en lien avec les valeurs et concepts clés de l’ergothérapie, certains fondements de la santé, ainsi que les principes d’équité, de diversité et d’inclusion (EDI), en vue de proposer des orientations concrètes pour la pratique. Dans son plan stratégique 2023-2026, l’Association canadienne des ergothérapeutes (ACE) présente l’ergothérapie comme une «pratique transformatrice pour la promotion de la santé, la participation, l’appartenance, la qualité de vie, la justice et l’équité auprès de la clientèle (individus, familles, groupes et communautés) et des systèmes ». Deux des principes directeurs de ce plan seront approfondis dans cet article :
1. Positionner l’ergothérapie comme une pratique fondamentale pour la promotion de la santé, de la participation, de l’appartenance et de la qualité de vie;
2. Intégrer la justice, l’équité, la diversité, l’inclusion etla durabilité dans toutes les activités.La santé sexuelle fait partie intégrante de la santé globale, comme démontré par une revue systématique de 63 études ayant positivement associé ces deux concepts (Vasconcelos et al., 2024). L’Organisation mondiale de la santé définit la santé sexuelle comme
« un état de bien-être physique, mental et social eu égard à la sexualité, qui ne consiste pas seulement en une absence de maladie, de dysfonctionnement ou d’infirmité. La santé sexuelle s’entend comme une approche positive et respectueuse de la sexualité et des relations sexuelles, ainsi que comme la possibilité de vivre des expériences sexuelles agréables et sûres, exemptes de coercition, de discrimination et de violence. Pour que la santé sexuelle soit assurée et protégée, les droits sexuels de toutes les personnes doivent être respectés, protégés et appliqués. » (World Health Organization, 2006, p. 5)
Chaque composante de cette définition est pertinente pour l’ergothérapie, entre autres puisqu’elle suggère qu’une personne peut atteindre un état de santé sexuelle satisfaisant malgré une condition de santé ou une situation de handicap.
Dans la limite de leur champ de pratique, les ergothérapeutes peuvent aider les personnes à composer avec les impacts de leur condition ou de leur handicap en tenant compte de leurs besoins, préférences, forces et défis afin de favoriser leur bien-être sexuel. La définition de l’OMS rappelle également l’importance du respect des droits droits de la personne, incluant les droits sexuels. Parmi les droits «essentiels à la jouissance de la santé sexuelle » figurent notamment l’égalité et la non-discrimination, l’accès au plus haut niveau possible de santé (y compris sexuelle), ainsi que le droit à l’information et à l’éducation (World Health Organization, 2006, p. 6).
Ces principes rejoignent directement la notion de justice occupationnelle, centrale en ergothérapie (Nilsson & Townsend, 2010). Celle-ci implique la reconnaissance des droits occupationnels de chaque personne, quels que soient son âge, ses capacités, son genre, sa classe sociale ou toute autre différence (Wilcock & Townsend, 2000). Les droits occupationnels incluent notamment le droit de participer à des occupations signifiantes de son choix, le droit à l’équilibre occupationnel et le droit à la dignité et à l’égalité (Hammell, 2008 ; Townsend & Wilcock, 2004). Or, les personnes en situation de handicap ont généralement un accès plus restreint à l’éducation sexuelle (Andreassen et al., 2024; Michielsen & Brockschmidt, 2021), à des expériences sexuelles sûres et satisfaisantes (Giles et al., 2023 ; Mailhot Amborski et al., 2022; McCabe & Taleporos, 2003), ainsi qu’aux services de santé associés (Auger et al., 2023; Low et al., 2022; McGrath et al., 2019). Les personnes en situation de handicap constituent donc une population dont les droits humains, sexuels et occupationnels sont à plus haut risque de ne pas être respectés.
Aborder la sexualité en ergothérapie s’inscrit donc pleinement dans notre champ de pratique, dans la promotion de la santé globale de la clientèle et dans l’intégration des principes de justice et d’équité, diversité et inclusion (EDI) à toutes les occupations. Inclure la sexualité dans nos interventions contribue à faire respecter les droits des personnes et à promouvoir la justice occupationnelle, particulièrement pour celles en situation de handicap, et à favoriser des opportunités équitables pour toutes et tous en lien avec leur sexualité.
Pour mieux intégrer la sexualité à l’ergothérapie et ainsi adopter une pratique plus équitable, inclusive et holistique, plusieurs pistes d’action peuvent être envisagées :
• Réfléchir à ses propres perceptions et valeurs liées à la sexualité et à leur influence sur sa pratique ;
• Identifier des stratégies de développement professionnel continu (ex. ressources documentaires, formations) pour enrichir ses connaissances, ses habiletés et ses attitudes à l’égard de la sexualité et des occupations associées, ainsi que de l’impact des conditions de santé;
• Examiner la place de la sexualité dans les modèles théoriques actuellement utilisés pour orienter la pratique;
• Contribuer à l’élaboration de balises encadrant la pratique de l’ergothérapie en matière de sexualité ;
• Participer à des projets de recherche visant l’avancement des connaissances et de la profession;
• S’impliquer dans des regroupements ou communautés de pratique portant sur la sexualité et l’ergothérapie (ex. le Réseau de pratique sur la sexualité et le genre de l’ACE).
Ces stratégies pourraient ne pas toutes convenir à chaque personne et à chaque contexte, mais elles constituent des points d’entrée pour réfléchir à la place de la sexualité dans notre profession et dans nos activités professionnelles, qu’elles soient cliniques, éducatives ou de recherche.
Au besoin, l’ergothérapeute peut s’appuyer sur d’autres professionnel(le)s, notamment le ou la sexologue, afin de favoriser une approche interdisciplinaire et de répondre de manière adaptée aux besoins spécifiques de chaque personne.
RÉFÉRENCES
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Giles, M. L., Juando-Prats, C., McPherson, A. C., & Gesink, D. (2023). “But, you’re in a wheelchair!”: A systematic review exploring the sexuality of youth with physical disabilities. Sexuality and Disability, 41(1), 141-171. https://doi.org/10.1007/s11195-022-09769-5.
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Mailhot Amborski, A., Bussières, E.-L., Vaillancourt-Morel, M.-P., & Joyal, C. C. (2022). Sexual violence against persons with disabilities: A meta-analysis. Trauma Violence Abuse, 23(4), 1330-1343. https://doi.org/10.1177/1524838021995975.
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